Chicago a les boules

Un roman d'Alain Magerotte, une lecture de Georges Roland.

Il y a quatre états principaux dans l'existence : le sourire, le rire, l'éclat de rire et le mort de rire.

Il y a quatre moyens d'amener l'humain à ces états : le persiflage, l'ironie, l'humour et l'esprit. Les deux premiers sont à double tranchant : ils engendrent tant le rire que la souffrance ; les deux suivants dépendent de la culture, mais ne génèrent que des heureux.

Alain Magerotte est de ceux qui cultivent le mort de rire au moyen de l'esprit. L'humour, c'est du premier degré, l'esprit demande une relecture au second degré, et derrière la tarte à la crème on découvre profondément ancrée, une vision sans doute ironique, mais aussi empreinte d'une autodérision aussi sincère que clairvoyante.

Esclaffez-vous à la première lecture, demandez-vous à quel point ce roman se moque de son lecteur, étranglez-vous de cette ironie cinglante ; puis, le livre fermé, interrogez-vous ;

— Il s'est fichu de nous ? C'est quoi, ce truc ? Une avalanche d'absurdités ? Alain est devenu fou ? Un premier roman comme un collector de non-sens et pourtant !

On réfléchit encore, parce que ce « truc » vous a interpellé. Une avalanche d'absurdités ? Comparez-la avec le quotidien, les journaux, les nouvelles, la tendance, et vous reformulez votre interrogation :

— Alain n'est pas si fou que ça. Un entassement de non-sens ? Que nenni ! Ces personnages -caricatures ne sont pas loin de la réalité du quotidien.

« Chicago a les boules » est un roman déjanté, une farce policière, un pied de nez à la littérature detective étasunienne, un pavé dans la mare de la fiction-réalité et des effets spéciaux. Les super-héros sont devenus nains de jardin !

C'est aussi une source d'interrogation, comme aime la pratiquer Alain Magerotte : Guignol sort de sa boîte et vous côtoie sans vergogne. Les personnages malmenés par l'auteur, poussés à la limite de l'antipathique, se révèlent en deuxième analyse des familiers croisés chaque jour dans le métro.

Un roman jubilatoire à lire sans modération, un jour de déprime.

Chicago a les boules

Un roman d'Alain Magerotte, une lecture de Barbara Flamand.

Et, en sous-titre : roman policier déjanté. Déjanté, certes, ou  excentrique, expression qui convient tout aussi bien à cette histoire d’étrangleur qui s’écarte de façon originale de la ligne de narration convenue du genre policier.

L’auteur y va de sa fantaisie, interrompant sa narration pour s’adresser au lecteur, lui faisant entendre que s’il ne s’amuse pas et peut fermer son livre, lui, l’auteur prend plaisir à introduire dans son puzzle un nombre important de personnages trimbalant leur passé dans les méandres de la réalité.
Il s’adresse également à ses personnages principaux, les deux limiers, Nick Bogoss beau et niais et Jodie, belle et finaude avec lesquels il entretient une connivence. A eux revient la tâche de découvrir l’étrangleur. Un bizarre, cet étrangleur. Il procède à l’élimination de ses victimes, toutes des femmes, avec une technique très personnelle.
Un puzzle, quelle que soit sa complication, contient néanmoins une logique qui conduit à la reconstitution éclairante des faits. Et l’étrangleur sera découvert. Même si un concours de situations a favorisé quelque peu ce triomphe, il est dû avant tout à la persévérance des deux limiers et au flair de la belle, les deux soutenus par l’auteur.
C’est un roman adroitement charpenté. Tant de situations, tant de personnages .. ! Il faut agencer tout ça en permettant au lecteur de ne pas perdre le fil. C’est réussi et, en cours de route, l’auteur a semé ci et là des remarques critiques, satiriques sur la société dans laquelle évoluent les personnages, et a pimenté son parcours d’un humour dont il est coutumier, le tout dans un style à la fois simple, direct et percutant selon les situations.
  
Barbara Y.Flamand

Une lecture de Georges Roland

La lecture d’un livre est souvent conditionnée par l’info préalable qu’on en a reçue. Tantôt il s’agit d’un article favorable dans un magazine, tantôt de la notoriété de l’auteur, tantôt de la connaissance que l’on a d’autres de ses textes. On aborde donc cette lecture avec une idée préconçue, cataloguant rationnellement l’auteur dans son univers d’écriture.

C’est exactement ce qui s’est passé lorsque j’ai entamé « Zones d’ombre » d’Alain Magerotte, dont je lis tous les recueils. Je m’attendais à des nouvelles débridées, peuplées de personnages tellement coutumiers qu’on a l’impression de les avoir côtoyé sur le bus en revenant du boulot. Des aventures policières ou fantastiques enrobées d’un humour caustique et suave à la fois, épicées d’un style à l’américaine (Peter Cheney et Eddie Constantine ne sont pas loin) où les rebondissements s’entrechoquent comme sur les autos tamponneuses (ou les pugilistes) de la foire du Midi.

Et puis, dans ce qui me semblait être des nouvelles bien dans la ligne d’Alain, voici qu’apparaît un style plus mûr, une approche résolument achevée des sujets. Bien sûr, on retrouve les ingrédients initiaux que l’on espérait, l’humour est toujours latent ou à fleur de phrases, mais il y a un plus : l’écriture. Persillée de sous-entendus, d’allusions, de références et plus proche encore de la pensée créative surréaliste belge. On n’est pas loin des textes de Jean Ray, et Harry Dickson tambourine à la porte de bout en bout, même si The Devil in Disguise (entendez : le diable déguisé, référence à une chanson d’Elvis Presley) passe en sourdine au transistor.

L’auteur, professionnellement muri dans le style et la perception de ses personnages, a dès à présent largement dépassé le stade de l’amateur.

— Paranoïa est une fleur exotique à l’arôme pénétrant et envoûtant comme un poème de Baudelaire.

— Des tics et des T.O.C.S. Vous pousse à l’introspection, un peu comme lorsqu’on lit les symptômes d’une maladie dans un traité de médecine.

— Beauf’Blues tinte à l’oreille comme une rengaine mille fois entendue, et qui pourtant vous interroge dans le miroir : Suis-je, moi aussi, comme ça ?

— Dans Tu es le diable déguisé, c’est la dualité de l’être qui nous emporte dans un onirisme débridé.

— Association étrange. Ou comment les objets influent sur notre quotidien.

— Avec La maison, on en revient à la nostalgie, au charme désuet de l’enfance rurale. Pratiquement un réquisitoire contre les méandres douteux de la société moderne.

— La cave nous rapproche plus encore de l’atmosphère de Jean Ray. L’aspect surréaliste du rêve et surtout, de son dénouement, rappelle les dédales de Malpertuis.

— Que se passe-t-il ? On ne quitte pas l’onirisme dans cette ode à la prédestination, parsemée d’ironie larvée.

— Finalement… Sans doute la plus caustique. Celle qui interpelle, même (ou surtout?) par sa brièveté.

— Bestiaire Un exercice de style parfois périlleux, dont l'auteur se sort avec panache. Le récit, parsemé à satiété de noms d'oiseaux et autres mammifères, regorge d'un humour grinçant, dont Alain Magerotte se sert avec une si belle ardeur.

— Demain… peut-être ! Ponctuée par des interventions ironiques de l’auteur, et présentée comme un film muet dans lequel on insère des cartons explicatifs, cette nouvelle mène le lecteur vers une fin qui engendre la… faim de retrouver cet auteur remarquable qu’est devenu Alain Magerotte.

 

Une lecture de Georges Roland

Avec une couverture « vintage » qui rappelle les romans policiers (ou mieux : les détectives) des années cinquante, Alain Magerotte annonce la couleur : on ne va pas faire dans la dentelle. Du noir tout azimut. Du noir, soit ; des crimes, oui ; des calibres pointés, évidemment ! Mais des morts qui vont se relever et saluer à la fin de la farce, des meurtriers, des limiers, des victimes : un univers chuintant et bourdonnant de ces « Drôles d'oiseaux » qui ont trouvé leur auteur

Zorro, un beau matou, un vrai rouquin, un tigré tatoué, s'est esbigné en cat-imini, et Mme Lecloac en fait un nervous breakdownQu'est-il arrivé à Zorro ? Pour tout vous expliquer, it's raining cats and dogs, fellowsComment dites-vous ? Franglais ? Of coursemais avec humour !

Aborder un libraire avec un bas nylon sur la tête et un 7,65 dans la paluche, ce n'est pas donné à tout le monde. C'est aussi très dangereux si on a la gâchette facile. Kidnapper en plus deux policiers dans la même librairie, relève de la gageure, et y ajouter des ambulanciers en otages, de l'exploit herculéen. Mais à quoi bon avoir une main de fer, lorsqu'on a un cœur de velours ? Cela ne mérite-t-il pas un pacson de Circonstances atténuantes ?

Elle s'appelait Pénélope, et il l'avait chipée à son meilleur copain, ce Cher vieux pirate. Il avait bien mené sa barque, jusque-là, louvoyant entre Charybde et Scylla, répondant au chant des Sirènes, mais le vent tourne. Un méchant coup de tabac pointe à l'horizon lorsque la douce Pénélope vient se blottir dans les ailes de son ex, pour échapper aux vicissitudes de son capitaine de galère. De quoi attraper un harpon et partir à la chasse au requin, pas vrai ?

Benoît Barmont n'est pas à proprement parler une épée dans le journalisme. Entre un article bouillant sur le Mundial de la capture du grillon, nouveau sport planétaire, et le rêve d'accéder au Walhalla de l'envoyé spécial tirant cinq colonnes à la une, il attend le véritable Scoop. Et lorsque son copain d'Amérique l'invite au Texas pour quelques jours de détente (de Colt 45), il ne sait pas qu'on est le 22 décembre 1963, près de midi, et que le scoop du siècle lui passe juste, mais alors tout juste, sous le nez.

La littérature épistolaire a toujours été chez Alain Magerotte une source de trouvailles délirantes. Après Correspondances, voici un échange pour le moins savoureux entre personnes dont on présume l'accent particulièrement typé. Le docteur Illabondo prodigue à sa pratique force bagues et colliers magiques, aux vertus prétendues lénifiantes. Les uns y trouvent la félicité, d'autres plongent dans la douleur et la dèche profondes. De quoi prendre la plume et ramener le bon docteur à des réalités contondantes. La qualité humoristique de cette correspondance plonge le lecteur dans un fou-rire inextinguible. Il a vraiment bon dos, ce docteur.

Drôle d'oiseau que ce croque-mort au bonnet d'âne, inculte à ne plus pouvoir, ignare au point de ne pas savoir reconnaître une hyperbate dans les lettres anonymes qu'il envoie ! Il faut être inspecteur de police et fin romaniste pour retrouver dénicher leur auteur dans le janotisme de l'une d'elles. À propos, vous savez, vous, ce que sont janotisme et hyperbate ? Du dico sans délai tu liras dans les pages l'explication.

Je dois avouer que je n'ai pas accroché à Carton rouge pour un tueur. Bien que résolument écrit et composé d'une manière conforme au style fougueux d'Alain Magerotte, je ne suis pas parvenu à entrer dans le jeu. Sans doute une aversion épidermique pour le football, une espèce de blocage préconçu, maxima culpa mea. Toujours est-il que l'intrigue policière, les noms propres délirants et les situations cocasses ne m

Par contre, Le pont des derniers soupirs est un petit bijou de fantaisie et d'imagination. On se croirait dans un récit d'Agatha Christie réécrit par San Antonio. Ici, on retrouve le style et la verve de l'auteur dans toute leur acception : un pont, un village, des villageois, un policier. À partir de là démarre une aventure piquetée d'humour et de trouvailles. Un ballotin de pralines à déguster un soir de spleen.

Revoyez les pages roses de votre Larousse avant d'entamer Fluctuat nec mergitur, les gars ! Voici encore un coup du latiniste Magerotte ! Avec Hélène, Ulysse et autres issus d'aède (ndlr issudaède : héros quadrangulaire à trois dents dérivant de la cosmogonie grecque) Virgile et Horace vous font revisiter sans vergogne votre culture latine et vos souvenirs de potache. Non-romanistes invertébrés s'abstenir, merci. Ave, Alanus, lectori te salutant.

Pour L'enveloppe bleue, nous revenons dans une atmosphère glauque, à la Jean Ray, mais toujours saupoudrée de cet humour typique. Tordre le cou à un poulet, un geste professionnel d'abatteur de volaille, à ne pas confondre avec tueur de poulaille... C'est sur cette ambiguïté que le récit prend son envol. Il fallait encore une madame Irma, spécialiste de la gallinomancie (la divination par les poulets, comme de bien entendu).

Abdelkader, Ahmed, Ali, qui vous voudrez, dont le prénom commence par A et qui vole dans les grandes rues de la grande ville du petit pays d'accueil. Vous voyez qui on veut dire ? La solitude du coureur de fonds n'est ni un manifeste du FN ni un réquisitoire fumeux d'avocat facho sur les vilains bronzés. C'est tout le contraire, si on lit entre les lignes, et même dessus. Si A, c'est un coureur de fonds, un arracheur de sacs de vieille dame, c'est aussi un coureur tout court, un type qui cavale, quoi. Quand on a tout ce qu'il faut pour perdre, c'est pas facile de gagner, pas vrai ?

D'autres récits encore, qu'il est bon de découvrir : Cherchez la fan, Le miroir aux alouettes.

Le recueil s'achève sur une innovation : une nouvelle en deux tentatives : Une nuit bien trop noireDans la bonne tradition du polar américain style Peter Cheney (voyez Callaghan et La môme vert de gris) mitonné par un Alain Magerotte en pleine forme, doté d'une imagination hors concours. Juste, pour le plaisir, deux noms farfelus : le commissaire Paul Isse et Gilles Debinche qui a horreur du Carnaval. Quand on vous parle de délire...

L'écriture vive et ludique d'Alain Magerotte ne s'écarte jamais de son style fondamental : le choix du mot juste, la syntaxe parfaite, la peinture précise de personnages crédibles et les situations triviales dérivant vers l'absurdité du quotidien. Comme si votre rituelle tartine du petit déjeuner vous sautait tout à coup au visage... côté beurre, of course !