La difficulté

Il restait là, buté, le front plissé par une grosse ride du lion ; mais il ressemblait davantage à un âne. Orphelin, vieux célibataire de quarante ans, il avait été convoqué chez le notaire. L’aubaine : lui, si seul et si pauvre venait d’hériter d’un parrain lointain dont il n’avait plus eu de nouvelles depuis bientôt trente ans. L’acte prenait vie, lu par Maître Gaspard sur un ton solennel. Il ne rêvait pas. Vaste propriété à Biarritz, Rolls Royce avec chauffeur, équipe de plusieurs domestiques à son service pour lui concocter des plats gastronomiques, laver son linge et veiller à la propreté irréprochable de son lieu de vie. Tableaux de maîtres, cabinets anciens marquetés, bibelots précieux et autres raretés seraient les siens. Ça le changerait de son studio parisien de soixante mètres carrés, qu’un reste de vaisselle ou un rien d’habits démodés encombrait démesurément et plombait le moral.

Pourtant, ce n’était pas possible  La ride fauve s’accentuait. Il lui fallait simplement signer après avoir écrit « lu et approuvé ». Il ne le voulait pas. Il ne le pouvait pas. Toute cette argenterie était bien trop astiquée pour lui. D’ailleurs, qu’aurait-t-il comme distractions là-bas à Biarritz ? Il y serait désoeuvré ; il y perdrait ses collègues à l’usine. Avec eux, encore tout en sueur, il pouvait aller boire une bière en déconnant après le labeur. Dans cette existence chic dont il héritait, il lui faudrait changer ses codes vestimentaires et se trouver des marquis ou des comtesses pour pouvoir fréquenter les plus beaux restaurants. Lui qui n’avait pas de culture, qu’aurait-il à leur raconter ? Leurs simagrées le séduiraient-elles ?

Enfin, cela dit, il adorait le sport et le jeu. Il pourrait faire du surf à Biarritz. Les vagues y ont une envergure et une puissance qui le fascineraient. Il prendrait des cours avec les plus pro des moniteurs. Et puis, un magnifique casino surplombait la plage, il disposerait d’assez de « monnaie » pour s’y divertir longuement. Maintenant, la tentation lui étreignait le cœur. Le plaisir de ces projets s’allumait dans sa tête, aussitôt éteint par la honte. Signer, il en était capable pourtant. 

Non, impossible d’accepter. Car il lui faudrait avouer qu’il ne savait ni lire ni écrire. Analphabète, ça rime avec bête. « Je, soussigné, Gérard Mory, déclare approuver le texte ci-dessus après en avoir lu toutes les clauses »  Une petite phrase beaucoup plus compliquée à dessiner qu’une signature…et qui l’aurait emmené dans une vie bien trop sophistiquée pour lui.

Ghislaine Deschuyteneer

Ghislaine Deschuyteneer, écrire enfin pour le plaisir...

Malgré son nom à résonance flamande, Ghislaine Deschuyteneer est une amoureuse de la langue française. Ex-journaliste de presse féminine et rédactrice publicitaire, elle ressent aujourd’hui le plaisir fou d’écrire ce qui lui plaît et non « sur commande ».

Déjà paru en 2015 : « Raccourcis » (récits, nouvelles), sous-titré « méli-mélo de petits faits divers au quotidien »

Cocktail doux-amer...

...de récits et de nouvelles

Parfois joyeux à vous glacer les sangs, effrayant à en mourir de rire, ou mêlant étonnamment l’étrange au lucide : voici un livre pour tous les goûts : salé, sucré, amer ou acide. Avec, de temps à autre, un petit zeste de surréalisme et de poésie.

Un quotidien comme on le vit tous, mais qui parfois vacille, tremble et rate la marche d’un déroulement attendu.

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COCKTAIL DOUX-AMER

ISBN 978-2-930738-17-8, 156 pages, 
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