Schieven Architek ! par Jean-Jacques De Gheyndt

Une lecture de Georges Roland

Tu connais Mademoiselle Beulemans ? Et Madame Chapeau ?

"Des gens qui causent en bruxellois, tu vas me dire". Banal. Même chez Devos et Lemmens dans la tévé ils causent comme ça. Mais voilà : ce n’est pas aussi simple. Il n’y a pas UN bruxellois, il y en a PLUSIEURS, et Jean-Jacques De Gheyndt s’est attelé à ce lourd labeur, de les dénombrer, de les disséquer, de les analyser.

L’auteur est un scientifique, docteur, conférencier, un tas de titres ronflants qui garantissent le sérieux analytique de ses recherches et conclusions.

Jusque là, le livre a tout l’air d’un mémoire de carabin avec des démonstrations qui finissent par cqfd et dont personne ne comprend l’aboutissement ... Mais voilà : si Jean-Jacques De Gheyndt est un scientifique, il est aussi un BRUSSELEIR. Du coup, la démonstration scientifique s’orne de cet esprit bruxellois que l’on appelle ZWANZE. L’auteur y travaille donc pour la Science ET pour la Zwanze.

L’annonce du titre est déjà tout un programme : se faire traiter de « Schieven Architek » à Bruxelles équivaut à une insulte cinglante. Personne, à Bruxelles, n’a « d’architek » dans sa famille, c’est bien connu. Et quand de plus il est « schief » c’est à se fourrer la tête sous les pavés du Grand Sablon.

L’auteur dit : « J’ai toujours rêvé d’un livre qui traite du bruxellois à la fois de manière scientifique et humoristique, qui illustre une pédagogie rigoureuse par des exemples hilarants mais authentiques. Ce livre n’existe pas. J’ai donc décidé de l’écrire. »

Rien n’est oublié dans cette magistrale démonstration : le « beulemans », parlé par les Fransquillons, le « brussels vloms », le « bargoensch », et tant d’autres. Au cours de la lecture, on découvre (en rigolant bien) les nombreuses facettes de cette langue que trop de gens aujourd’hui méprisent ou feignent d'ignorer.

L’auteur étudie non seulement les langues, mais aussi leur usage dans la littérature, la BD, le théâtre, la poésie. Nombre d’écrivains bruxellois sont à découvrir, jusqu’à la redécouverte du langage bruxellois dans Tintin (Arumbayas et Syldaves parlent un langage issu du brussels vloms).

En fin de volume, l’auteur nous propose quelques fables et poésies personnelles en brussels vloms annotées de traduction et d’explication. Ce chapitre commence par la citation d’un auteur anonyme : « Faire les choses avec sérieux, mais ne pas se prendre au sérieux » : un programme réussi, dont je ne peux m’empêcher de citer un extrait pêché dans sa parodie de « Le Corbeau et le Renard » :

« …Sans stouffeï
Si ton klap ressemble à ton gileï
Dans la rue de Stassart
Tu dois iet un vrai castard !
À ces mots, le Corbeauw sentit direct petei le bouton de sa chemies’ son col ! » 

Jean-Jacques De Gheyndt a réussi l’exploit de faire d’un essai scientifique un divertissement flamboyant à la gloire de la langue bruxelloise.