Une lecture de Jean-Pierre Grandjean

Dans ce très curieux roman, Barbara Flamand conjugue excellemment ses talents de poète, nouvelliste, dramaturge et essayiste, soulignés à juste titre dans la préface remarquable de son nouvel éditeur indépendant Georges Roland qui y évoque sa notoriété littéraire grandissante en Belgique, grâce à plusieurs éditions de ses livres en tchèque, à l’initiative de son éditrice praguoise, Jana Cernà, édition Onyx.

Il est de toute évidence aujourd’hui que la clé de voûte d’une œuvre aussi singulière et plurielle : poèmes, nouvelles, essais, théâtre, repose à la fois sur son idéal d’égalité sociale – Barbara Flamand est restée militante de gauche – et aussi sur son sens dramatique qu’elle aura probablement développé au théâtre royal du Parc quand elle y fut secrétaire.

À lire sa bibliographie imposante, on pourrait croire que sa capacité de s’insurger et de s’indigner contre toute forme d’inégalité sociale se serait affadie au fil du temps. Or, il n’en est rien quand on comprend vite que, dans ce dernier livre paru, même fiction qualifiée de roman, Barbara Flamand capitalise magnifiquement ses talents antérieurs dans une veine nouvelle qui renoue avec le conte philosophique à la manière de Voltaire, qu’elle renouvelle de façon aussi ironique que désopilante.

La scène d’exposition montre le réveil de Karl Sokhrath, auteur dans sa jeunesse d’un livre de philosophie politique qui lui valut une réputation mondiale. Devenu président d’une improbable république démocratique, usé physiquement, et en convalescence après plusieurs interventions chirurgicales, il se sent incommodé par une mauvaise odeur qu’il est le seul à respirer alors que ses appartements son embaumés par son parfum préféré, le chèvrefeuille. Il en demande alors la raison en vain à son valet de chambre, puis à sa femme Alexandra, « sa petite pomme », devenue sa compagne de vie, ancienne éleveuse de phoques et maquilleuse dont l’impertinence fut l’occasion d’une première rencontre décisive à New-York, juste avant leur mariage.

À partir de là, le déroulement d’une série de scènes rocambolesques de l’ancien philosophe du gouvernement des hommes par les hommes montre combien le président, enfermé de plus en plus dans son cénacle de ministres et son image médiatique liée à l’affairisme mondial, se trouve coupé du contact avec les réalités concrètes de la population de son pays, ce qui nous vaut une première galerie de portraits de ministres croqués sur le vif du ridicule et de l’imposture.

Reste que la fameuse odeur ne cesse de le poursuivre au point qu’il consultera un praticien du nez de grande réputation, en réalité un original, amoureux du bel canto, et des airs qu’il a appris à son perroquet avec lequel il chante en duo. En final, il conseillera au président d’écouter de la musique classique, ce qui devrait le libérer de l’obsession de l’odeur : une véritable scène digne de Molière.

À la demande d’Alexandra, un perroquet est acheté. Pendant qu’elle s’amuse avec son nouveau compagnon, que Karl se passionne pour les compositeurs dont il a rangé les CD par ordre alphabétique et qu’il donne libre cours à son imagination, heureux d’être enfin débarrassé de l’odeur mystérieuse, il est brusquement arraché à sa fuite par un événement politique qui le rappelle à sa fonction de président, et…l’odeur surgit à nouveau !

Aussi Alexandra décide-t-elle de l’amener à consulter une guérisseuse dont sa camériste lui a vanté les talents ; c’est elle qui conduira la voiture vers la destination d’une bergerie lointaine dont le parcours sera pour elle une révélation surprenante autant qu’incompréhensible : après la traversée de la ville, au-delà d’une banlieue, hideuse, lépreuse, ce ne sont plus que des campagnes désolées, aussi pauvres que les cités. Pourquoi ? Comment ? Questions qui provoqueront un affrontement entre les époux. Pourquoi cette pauvreté alors que Karl est président ? C’est le système économique qui l’engendre ?

La dernière partie du livre tient dans la scène révélatrice de la consultation chez la guérisseuse redoutable, au regard perçant qui tutoie tout consultant, riche ou pauvre, et qui refuse l’argent offert par Alexandra : « Ce n’est pas l’argent que les pauvres demandent aux riches, ma belle, c’est l’égalité. Mais çà, ils ne voudront jamais ; il faudra la leur arracher de force ».

Alexandra sera le témoin secret de la formidable mercuriale dénonçant les dérives et les compromissions du président, qui ne peuvent conduire qu’à l’ordre de la révolution du peuple : « Ton odeur, Sokhrath, dira la guérisseuse, c’est celle-là. Elle vient de toi. Je peux guérir un corps malade, un cerveau malade, mais je ne peux guérir une âme pourrie. »

L’amour d’Alexandra s’est porté sur l’homme que les médias avaient encensé, appelé le philosophe du siècle lorsqu’il était à New-York, et qu’elle avait rencontré lors de sa visite dans les studios d’Hollywood où elle était maquilleuse ; celui qu’elle découvrait en écoutant secrètement l’entretien de Karl avec la guérisseuse renversait l’idole de son piédestal. Elle était bouleversée, épouvantée. Il allait sûrement comprendre et, quand il se retrouverait seul avec elle, se livrer à elle, avec sincérité. Il se soumettrait à une mortification, il changerait. Mais, durant le retour, Alexandra allait recevoir le dernier coup : le mensonge brisant le couple. Le rêve de pureté comme celle du lac immaculé qu’ils avaient admiré au cours de leur équipée s’avérait impossible.

Disons un mot pour terminer du style de cette fable à la fois jubilatoire et massacrante de tout pouvoir politique jugé oppresseur et aliénant, en mode énonciatif indirect ou direct.

Dans le premier cas, recourant à l’ironie sous toutes les tonalités légères ou pesantes, notre écrivaine recourt soit au mode systématique de la caricature visuelle et des attitudes croquées sur le vif, soit aux multiples antiphrases acerbes parfois interrogatives ou exclamatives pour dénoncer, stigmatiser, ou déjouer toute forme d’injustice ; dans le second cas, celui des dialogues ou même de la plongée introspective, le ton s’adoucit en mille nuances affectives et parfois poétiques laissant entrevoir de façon claire et précise ce qui meut les attitudes et les comportements des êtres dont, en particulier, les petits, les sans-grade, les gens du peuple sont mis en valeur pour leur sens de la dignité face au pouvoir.

La phraséologie est parfaitement maîtrisée, souvent linéaire ou heurtée selon que l’anaphore insiste pour hausser le ton coléreux, ou, au contraire, pour déboucher sur l’image poétique ou hyperbolique selon le mode choisi, sans parler des interjections qui émaillent le discours, comme au théâtre, ce qui en fait aussi la saveur et le plaisir de lecture !

Profondément engagée dans cette très belle écriture, fruit de cet équilibre entre le dedans et le dehors, Barbara Flamand nous offre ainsi au total le cadeau d’une réussite littéraire qui correspond à ce qu’elle appelle sa vision du monde «  son autre sacré ».